Le triomphe des Nymphéas

Nymphéas Noirs

Classé parmi les auteurs les plus vendus en France, Michel Bussi a rencontré les élèves du Lycée Français de Séoul dans le cadre du prix Segalen, décerné chaque année depuis 2000 par les lycées de la zone Asie.

Pour l’édition 2017, dont le thème était le roman noir, le prix a été remporté haut la main par son ouvrage Nymphéas noirs, publié en 2011 et dont l’intrigue se déroule dans le village de Giverny autour de l’œuvre de Claude Monet.

PE : Sur votre site, vous êtes qualifié d’auteur géographe. Aujourd’hui, quelle est la part d’auteur et quelle est la part du géographe ?

L’auteur a pris le dessus car je suis écrivain à plein temps, mais je reste géographe : je l’ai été toute ma vie. C’est amusant, parce que j’ai beaucoup voyagé en tant que chercheur universitaire et voilà que je le fais en tant qu’auteur. On voit les choses différemment, davantage de l’intérieur. Le fait d’être traduit dans le monde entier me donne des opportunités de voyage nouvelles et originales, j’espère que cela va continuer. Rencontrer mon public en Corée, par exemple, me permet de voir mes livres à travers le regard de la communauté française expatriée. Je découvre aussi des lecteurs coréens qui n’ont rien à voir avec la France et ne s’y intéressent pas obligatoirement. On a une espèce de double regard.

PE : Qu’est-ce qui intéresse votre lectorat de Corée ?

L’intrigue, les personnages, le fait que ce soit un roman à suspense. En somme, c’est la même démarche quand nous lisons un thriller scandinave. Ce n’est pas parce qu’on lit un roman islandais qu’on a forcément envie d’aller en Islande ni un goût particulier pour la culture islandaise. On aime l’intrigue, à laquelle s’ajoute un dépaysement littéraire. Une partie de mon public est francophile, forcément, mais il y a sûrement des lecteurs coréens qui ne mettront jamais les pieds en France. Ils me parleront davantage de la construction des personnages, du suspense…

PE : Depuis 2006, vous avez publié un roman par an. Comment faites-vous pour écrire autant ?

Ce n’est pas si difficile. Il y a des textes que j’avais déjà écrits et qu’il m’a suffi de reprendre. Gravé dans le sable, par exemple. Un bon nombre de mes romans est déjà à moitié rédigé. L’histoire d’Un avion sans elle me trotte dans la tête depuis une vingtaine d’années, j’en avais déjà écrit un tiers. Nymphéas noirs date d’au moins dix ans. Tout était déjà quasiment en place sous forme de scénario.

Un roman par an, c’est mon rythme. Pour moi, le plus difficile est de trouver l’idée de départ. Une fois que l’histoire est dans ma tête, la rédaction ne prend généralement pas plus d’un an. En revanche, si on termine un roman sans savoir ce qu’on veut écrire ensuite, qu’il faut se mettre à développer une intrigue, aller en repérage sur place et se lancer dans la documentation, on peut facilement passer six mois sans écrire une ligne. C’est du temps que j’économise. Je ne pourrais pas débuter un livre sans l’avoir préparé mentalement. Prenons le dernier, par exemple : Le temps est assassin. J’en ai conçu la structure au cours de trois ou quatre étés. Quand je me suis mis à l’écrire, tout était déjà en place.

PE : Ce travail préparatoire se fait uniquement dans votre tête ? Vous n’écrivez rien ?

J’enregistre quelques mots-clés sur mon ordinateur, pour m’en souvenir. Un brouillon, quelques notes pour décrire les personnages…

PE : Écrivez-vous plusieurs livres à la fois ?

Non, je n’en rédige qu’un à la fois mais l’été, quand j’ai le temps, je peux en consacrer une partie à mon prochain roman. J’imagine le scénario quand je suis à la plage et le soir je prends des notes. J’ai besoin de temps de maturation. Cela permet de faire évoluer les personnages, comme pour Le temps est assassin : j’ai réfléchi pendant longtemps à cette idée d’accident de voiture, mais je ne savais pas à quel âge l’héroïne devait revenir sur les lieux de l’accident. 25 ans ? 30 ans ? 45 ans ? De cela découlait toute la psychologie des personnages. Petit à petit les choses se décantent. J’écris une fois que tout me semble vraiment juste. Contrairement à la prise de notes, l’écriture exige que je me consacre à un seul roman. Je suis content parce qu’ici, en Corée, je peux laisser libre cours à mon imagination et je sais qu’une fois rentré, j’aurai la trame d’un futur roman. Les idées me viennent spontanément, souvent à partir d’une anecdote incongrue, étonnante.

PE : Vous allez donc revenir avec une idée de roman qui se passe en Asie ?

Pas forcément ! Il n’est pas exclu, cependant, que je revienne sur Séoul un peu plus tard et qu’une histoire se développe.

PE : Aviez-vous séjourné à La Réunion avant d’écrire Ne lâche pas ma main ?

Oui ! J’y ai fait cinq ou six séjours d’un mois, ce qui n’est pas très long mais j’ai beaucoup lu, je me suis documenté. C’est l’avantage du romancier : en tant que géographe, je n’aurais pas pu écrire sur un lieu sans m’appuyer sur une documentation très fouillée. Dans un roman, l’important est de rendre une impression, la démarche est subjective. Si le boulot du romancier est bien fait, sa vision personnelle parlera aux lecteurs qui connaissent les lieux. La chance du romancier, c’est qu’il peut travailler sur des impressions. Je crois que les lecteurs trouvent dans les livres ce qu’ils sont venus y chercher. Il n’est pas nécessaire de mettre beaucoup d’éléments de description pour que l’imaginaire des lecteurs se mette en marche. On peut se contenter de suggérer… C’est pareil pour les personnages : je n’ai pas toujours leur image en tête alors que les lecteurs, eux, vont s’en créer une.

PE : Êtes-vous attaché à certains de vos personnages ?

Bien sûr, et comme j’ai la chance de rencontrer un certain succès avec mes romans, il m’arrive de rencontrer des lecteurs qui me parlent de ces personnages. Leur durée de vie s’en trouve allongée. C’est fascinant : on crée un personnage de toutes pièces et voilà qu’il prend vie. Si le livre inspire un film, ils prennent une dimension encore plus réelle. Nymphéas noirs va être adapté à une BD et voilà que mes personnages vont vivre dans le dessin. C’est riche ! Grâce à cela, le livre ne meurt pas. C’est très frustrant d’écrire un livre dont plus personne ne parle quinze jours après sa parution.

Vendre des livres, être lu, ce n’est pas une fin en soi. Ce qui est fascinant, c’est quand les histoires prennent une réalité, même fictive, dans le cœur des gens.

PS : La Normandie fait une apparition dans chacun de vos romans. Y êtes-vous très attaché ?

Oui ! J’ai d’abord été publié par un éditeur de littérature régionale. Quatre de mes titres sont parus chez lui. Nymphéas noirs est un livre intermédiaire. Je l’ai écrit alors que j’étais encore sous contrat et finalement il a été publié au niveau national. Ensuite, j’ai eu l’idée de relier tous mes romans à la Normandie. Un avion sans elle, c’est Dieppe. Même dans Ne lâche pas ma main, qui n’a rien à voir avec la Normandie, j’ai inséré une allusion à une aire de l’autoroute A13. Les Normands ont été mes premiers lecteurs et ils sont toujours là. Pour leur témoigner mon affection, j’essaie toujours de glisser un clin d’œil à la Normandie, comme pour leur dire : « je ne vous oublie pas ».

PE : Comment s’est passée votre rencontre avec les élèves du Lycée Français de Séoul, par rapport à celles que vous avez pu connaître avec des élèves résidant en France ?

Il n’y a pas que des différences. Leurs questions sur mon écriture sont les mêmes que celles d’autres élèves de Seconde. Ce qui était formidable, c’est qu’ils avaient traduit le début de Nymphéas noirs en une dizaine de langues, y compris la langue des signes. Quand ils l’ont lu, on est passé du grec à l’allemand, puis à l’espagnol, au chinois, au coréen, etc. C’était émouvant d’entendre les sonorités différentes de ces premières lignes du roman. L’exercice a d’ailleurs entraîné des questions assez précises sur les traductions : comment traduit-on une anagramme en coréen ?

PS : Demain, vous rencontrerez votre public coréen : êtes-vous curieux de le découvrir ?

Oui, très. Mes lecteurs coréens voient peut-être des choses différentes des Français. Quand j’ai rencontré les journalistes, par exemple, l’un d’eux m’a beaucoup parlé du lien entre les personnages et les lieux. Un autre voulait savoir comment j’associe mon travail de professeur avec celui de romancier. Les questions sont posées de manière différente.

Jusqu’à maintenant, les lecteurs étrangers que j’ai rencontrés étaient pour la plupart francophiles. A ce jour, je n’ai pas encore rencontré de lecteurs qui n’aient jamais mis les pieds en France. Pour eux, je suis simplement un auteur de romans policiers. Ils s’intéresseront davantage à l’histoire, à son originalité. Ils n’auront aucun a priori sur l’étiquette d’ « auteur populaire » ou sur le style, puisque le texte est traduit. En France, on évalue les livres entre Proust et Musso selon leur qualité littéraire supposée. C’est très agréable de sortir de ce jugement « bien/pas bien écrit », qui pour moi ne veut rien dire.

PS : Qu’en est-il du projet d’adaptation de Nymphéas noirs au grand écran, par un réalisateur coréen ?

C’est un gros projet, qui implique une réécriture complète du texte en coréen. La note d’intention du producteur prévoit des réalisateurs et acteurs coréens très connus, il est ambitieux ! En revanche, l’histoire sera transposée dans un village coréen, autour d’un peintre local. Le producteur s’est concentré sur l’histoire de cette femme qui a raté sa vie et qui la regarde. Il est parti sur quelque chose de très philosophique, très contemplatif. Bien sûr, je suis un peu déçu qu’il ne soit pas tourné à Giverny mais je crois comprendre pourquoi il a aimé ce livre, plutôt qu’un autre. Ce n’est qu’un projet, pour l’instant, mais il me semble qu’un réalisateur coréen saura rester fidèle au roman. Il y a dans le cinéma asiatique et particulièrement dans le cinéma coréen, une dimension esthétique qu’on ne trouve pas forcément dans la création occidentale. Leur point fort, c’est de réussir à combiner esthétique et action. Les couvertures de mes romans coréens, déjà, se démarquent par rapport aux autres : elles sont très poétiques, décalées, inventives. C’est super ! On se dit que si l’éditeur a fait une autre couverture, c’est qu’il a envie que les lecteurs voient autre chose dans le livre. Cela me semble fascinant. 

 

Par Amélie de Maupeou et Violaine Gouarné