Géographie : La Normandie n’est pas toujours bucolique

Les falaises d'Yport
(c) Jean-Pol GRANDMONT - Own work, CC BY-SA 3.0

« Ici, à Potigny, la misère. Là-bas à Deauville, la mer. Deux villages de la même taille, mais comme s’ils n’appartenaient pas au même monde. » A l’origine du drame qui s’est joué dans Maman a tort, une discordance sociale. D’un côté, un triste quotidien, de l’autre, le rêve. L’intrigue du roman se déroule dans un contexte économique où s’opposent une Normandie délaissée, celle de l’intérieur, et le littoral ouvert sur le monde. Pas de bocage à l’ombre duquel ruminent de grasses vaches, pas de pommiers ni de chevaux crinière au vent pour cadre géographique de ce roman, mais des villages déserts, la vie portuaire du Havre, les paillettes de Deauville, un château mystérieux au pied des falaises calcaires, le tout sur fond de pluie et de ciel gris. 

Potigny, « un coron au cœur du pays d’Auge »

Michel Bussi dévoile ici un tout autre visage de sa Normandie natale. Il évoque son passé sidérurgique édifié autour des mines de fer du Calvados et de l’Orne, comme celles de Soumont, actives un siècle durant, redynamisées en 1960 par le creusement du puits d’Aisy – un « gouffre de 560 mètres ! ».

Bien que devenu discret, ce passé hante encore la cité ouvrière que fut Potigny : « des wagonnets de fer qui servaient de bacs à fleurs, un château d’eau en forme de derrick, malgré les rénovations récentes, les rues neuves qui traversaient les usines disparues… » Seul le souvenir reste, « comme on passe à travers un fantôme sans rien sentir d’autre qu’un frisson inexplicable ».

Potigny en a vu pourtant défiler, du monde, « une génération sacrifiée, venue des quatre coins de la planète » : Italiens, Russes, Belges, Espagnols, Chinois, et Polonais surtout, suffisamment nombreux (600 en 1928) et bien implantés pour faire de leur village d’adoption une « petite Varsovie », comme en témoigne son cimetière où « les morts n’étaient pas très vieux ».

Leurs  descendants ? Deux générations de chômeurs. « Potigny n’était pas un village où on pouvait grandir. Vieillir, à la limite. »

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Deauville

« La bande des Gryzońs avait eu envie de faire ses courses à Deauville… »

Après Dieppe qui inaugure en France les bains de mer dès 1812, suivie de Trouville-sur-Mer, une ville nouvelle émerge des garennes et marais. Il faut quatre ans pour la bâtir et voir la population se multiplier. Aujourd’hui reliée à Paris en deux heures par l’autoroute, Deauville accueille des milliers de touristes et de résidents secondaires venus de la capitale.

Histoire de combler leur ennui, de changer un jour « d’identité », quatre jeunes de Potigny,  aimantés par les paillettes de Deauville, la prestigieuse station balnéaire normande, par son casino, ses belles villas, ses champs de courses, ses golfs, ses discothèques, ses touristes chics, organisent le casse du siècle chez « Hermès et Vuitton ».

 

Cap de la Hève

« On apercevait le phare éteint, l’océan à l’infini. »

De galets ou de sable, immenses, soulignées de leurs célèbres rangées de petites cabanes blanches, les plages normandes appellent au voyage, au rêve. Au nord du Havre, le cap de la Hève marque la porte de la Côte d’Albâtre dont les falaises blanches et crayeuses soulignent le pays de Caux. Au pied de son phare, on embrasse toute la baie de Seine. Site naturel classé, c’est un haut lieu de migration des passereaux. Sur les hauteurs, au milieu des pelouses rases, poussent des espèces inféodées au calcaire, au vent et aux embruns salés. Une « jungle de genévriers » s’accroche aux corniches, quand des « bosquets de châtaigniers » boisent le plateau.

 

Le Havre

« Le port semblait désert, offrant l’impression que les paquebots à quai avaient été abandonnés. »

« Le lieutenant Pasdeloup se rappelait les mots de son père. Un port qui tourne est un port sans bateaux. » Quarante ans plus tard, « un port qui tourne était un port sans hommes ».

Ouverts sur l’une des mers les plus fréquentées, les quais du port imaginé par François Ier, tour à tour morutier, négrier, commercial, ont nourri bien des dockers. Triste amas de ruines, encombré d’épaves à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le Grand Port maritime du Havre est aujourd’hui devenu le premier en France pour le trafic des containers. L’estuaire de la Seine, large et inlassablement creusé – « un boulot de Sisyphe (…) alors que l’océan en ramenait deux fois plus à chaque marée » –, permet « aux monstres cuirassés toujours plus hauts et profonds de venir s’accrocher aux quais de béton ». Pour preuve, « les porte-conteneurs bouchonnaient au loin, dans le chenal du Havre, presque aussi tassés que des bagnoles cul à cul à un feu rouge ».

 

Le lotissement de Manéglise 

« Fortiches, les urbanistes ! »

Le petit héros du livre, Malone, habite à Manéglise, à 17 km au nord-est du Havre, dans un lotissement. L’un des milliers que la France du boom démographique a vu s’épanouir lors de l’étalement urbain débuté dans les années 70. « Chacun son bout de rue et son bout de parking» Le cadre d’une vie idéale, puisque « le génie consistait à donner l’impression d’être seul chez soi, en toute liberté, à se croire coupé du monde tout en restant  encerclé par les zones d’activité et échangeurs autoroutiers »… Mais un espace où la vie, privée d’originalité, n’a cessé de se restreindre, provoquant l’uniformisation. « Elle connaissait cet ennui qui dans ces villages vous prend à l’adolescence, et qui ne vous quitte plus jamais, cette routine comme une gangrène des rêves… » Potigny, Manéglise, même combat : sous l’effet de la déprise agricole, de l’arrêt des activités minières, les villages normands souffrent d’ennui.

« Vous avez pensé à l’ancienne base de l’OTAN ? »

Un château et ses quatre tours, un bateau pirate, et la mer… Non. « Malone n’avait pas dessiné les donjons d’un château, mais ceux d’une usine ! » Ou plutôt les cuves d’une station de pompage de carburant, celles que la France, membre de l’OTAN, a fait construire dans les années 60 pour faire face à une éventuelle destruction du port du Havre. Si les militaires occupèrent les locaux pendant vingt ans, les murs en béton armé conçus pour résister aux bombardements n’ont jamais servi. « Tout a été abandonné en l’état. Il n’est resté qu’une route défoncée et l’escalier » (pas moins de 500 marches !).

La base de l’OTAN est aujourd’hui une ferme aquacole, où évoluent de beaux turbots, à visiter.

 

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